Histoire de la météorologie au Pic du Midi

Introduction

La météorologie a été la principale activité de l’observatoire du pic du Midi jusqu’à ce que l’astronomie prenne la relève vers 1937. Trois directeurs, Vaussenat (1882-1892), Marchand (1892-1914) et Dauzère (1920-1937), assurèrent le bon fonctionnement de cet observatoire souvent soumis aux intempéries et à la foudre à 2 880 mètres d’altitude ; ils recueillirent et analysèrent avec profit les nombreuses données météorologiques relevées au sommet par deux observateurs.

L’observatoire du pic du Midi doit sa renommée internationale aux remarquables observations astronomiques qui y ont été réalisées. Mais cette vocation astronomique est récente, et l’Observatoire a une longue histoire liée à la météorologie, qui mérite d’être relatée. En effet, depuis sa fondation en 1882 jusqu’à la nomination d’un astronome à sa direction en 1937, la météorologie a été la principale activité de cet observatoire.

L’Observatoire au Col de Sencours

Le projet d’établir un observatoire météorologique au sommet du pic du Midi date de 1872. C’est la société Ramond, une société de pyrénéistes fondée en 1865, qui lança le projet. Elle nomma le général Champion de Nansouty à la tête du projet et Célestin-Xavier Vaussenat, ingénieur civil, fut chargé de le présenter au public et de recueillir des fonds, le financement de la construction et du fonctionnement de cet observatoire privé devant se faire par souscription publique.

Une station météorologique provisoire fut établie au col de Sencours en 1873. Les observateurs étaient logés à l’hôtellerie construite peu d’années auparavant, et les instruments placés sur le mamelon Plantade, du nom d’un astronome qui y mourut en 1741. Des instruments de mesure furent aussi placés au sommet du pic du Midi.

Le général de Nansouty, l’observateur Baylac et un cuisinier passèrent six hivers au col, faisant tous les jours quatre séries de six à dix relevés météorologiques au mamelon Plantade à 7 h, 10 h, 16 h et 19 h. L’observateur Baylac faisait une fois par jour l’ascension du Pic pour aller faire un relevé à midi 43′ (soit 7 h, heure de Washington), relevé dont les résultats étaient transmis au général Albert Myers, chef du service des signaux et de la météorologie aux Etats-Unis, suivant les recommandations du Congrès de Vienne.

Dès 1880, les observateurs purent s’établir dans les bâtiments définitifs au sommet du pic du Midi. L’Observatoire fut officiellement inauguré en 1882, et donné à l’Etat à cette date, à condition qu’il prenne en charge une dette de 45 000 francs, et qu’il verse 30 000 francs par an pour les salaires des observateurs et l’entretien du bâtiment. Vaussenat fut nommé directeur.

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Vue du pic du Midi en 1885. Au bout de la terrasse, le blockhaus météorologique avec son grand escalier. A gauche, un tunnel provisoire permet de joindre les deux bâtiments lorsque la terrasse est sous la neige. Un ouvrier remastique la toiture avec du ciment. Au fond à droite, le pic d’Arbizon

L’organisation de l’Observatoire

La situation exceptionnelle de l’observatoire du pic du Midi, à 2 880 mètres d’altitude, n’était pas sans contraintes, et il faut connaître l’envers du décor pour bien comprendre son histoire jusqu’en 1952, date à laquelle l’Observatoire a été relié au reste du monde par un téléphérique, bouleversant la vie au sommet.

Au sommet, le personnel se composait de deux aides-météorologistes et de deux hommes de service. Les premiers observateurs furent Léandre Ginet et Sylvain Latreille. Ils faisaient les observations météorologiques et astronomiques, et, après une première réduction, les transmettaient à Bagnères-de-Bigorre où le directeur les exploitait. Dans les années trente, les deux aides-météorologistes, Hubert Garrigue et Joseph Devaux, étaient plus que des observateurs ; ils préparèrent tous deux une thèse, respectivement sur l’électricité atmosphérique et sur la neige des glaciers.

Il y avait davantage de monde à l’Observatoire pendant la brève période estivale, lorsque l’accès au sommet était plus facile. Le directeur, des astronomes, naturalistes et physiciens visiteurs y faisaient des séjours de recherche. C’est à cette époque que se faisait l’inspection annuelle de l’Observatoire par deux scientifiques, désignés par le Bureau central de météorologie.

Le directeur dirigeait l’Observatoire depuis Bagnères. Il était relié au sommet par une ligne télégraphique qui était souvent coupée par les intempéries. Il avait la responsabilité de l’administration, de l’intendance et des observations scientifiques (météorologiques, sismiques, magnétiques, astronomiques). Sa plus lourde tâche était certainement d’assurer en permanence le bon déroulement de la vie au sommet, et de gérer les problèmes d’intendance (surtout en période de blocage), les problèmes humains, le bon fonctionnement des instruments, tout cela le plus souvent à distance.

Un poste d’aide-météorologiste fut créé à Bagnères en 1900, poste dont Jean Dort fut le premier titulaire. Joseph Bouget, botaniste de l’Observatoire, n’a jamais eu de poste fixe ; il s’occupait de jardins botaniques, au sommet, à Bagnères et à plusieurs altitudes intermédiaires. Il faisait souvent les observations lorsque l’un des titulaires était en vacances ou malade. Des employés, payés à la tâche, faisaient à Bagnères des travaux de secrétariat, de comptabilité, de documentation.

Il y avait entre Bagnères et le sommet une étape intermédiaire importante, l’auberge des Brau à Gripp, et le dépôt de l’Observatoire se trouvait 2,5 km après Gripp. Jean Brau puis ses fils jouèrent un rôle essentiel dans la vie quotidienne du Pic ; ce sont eux qui organisaient l’acheminement des hommes et des vivres au sommet, été comme hiver. La route carrossable, qui joint le col du Tourmalet aux Laquets (2 600 m), n’a été construite qu’en 1934 et n’est utilisable qu’en été (ceci est toujours d’actualité !). Avant cette date, le sommet n’était accessible que par un chemin muletier, et, en hiver, il a toujours fallu (jusqu’en 1952) emprunter ce chemin pour monter au sommet, parfois au risque d’être emporté par une avalanche (trois porteurs périrent ainsi en novembre 1882).

Il fallait entre cinq et huit heures pour monter à pied ou à skis au sommet depuis Gripp, suivant les conditions météorologiques. Les ascensions se faisaient généralement au rythme d’une fois par semaine, mais le mauvais temps empêchait fréquemment les montées prévues. Il est très souvent arrivé dans l’histoire du Pic que les hommes soient bloqués au sommet sans être ravitaillés pendant un mois ou plus. Le gros du ravitaillement, conserves, combustible, se faisait par mulets entre juillet et septembre. Le reste du temps, le transport se faisait par portage à dos d’homme ; comme cela revenait très cher, on limitait les portages aux vivres frais et au matériel indispensable.

La vie au sommet

La vie au sommet était très dure pendant l’hiver qui durait de huit à dix mois. La neige faisait son apparition au plus tard en octobre, et ne fondait qu’au début de juillet. A la fin de l’hiver, il y avait souvent plusieurs mètres de neige sur les terrasses. Les bâtiments étaient mal chauffés, mal protégés des intempéries, souvent recouverts de plusieurs mètres de neige. Les toitures n’étaient pas toujours hermétiques et laissaient l’humidité ou même la neige pénétrer dans les bâtiments. Il fallait dégager les toitures quand le poids de la neige risquait de les enfoncer, et percer des tunnels dans la neige pour voir le jour quand les fenêtres étaient obstruées.

Dans une lettre à Eleuthère Mascart. directeur du Bureau Central de Météorologie, Marcel Brillouin décrit l’un des observateurs en ces termes : « Ginet y a gagné des douleurs rhumatismales d’une violence telle qu’il ne pouvait poser le pied sans souffrir [ .. ]. Une fissure à la voûte chargée de neige laissait goutter l’eau dans sa chambre jusqu’à l’été, tant que le toit n’a pas pu être déblayé ; et pour obtenir le respect de la consigne de la part des autres, il est néanmoins resté dans cette chambre, dont vous devinez l’humidité ».

Après le froid et la neige, le principal problème auquel les hommes du Pic devaient faire face était la foudre. C’est d’ailleurs encore un problème à l’heure actuelle. Un réseau de paratonnerres, reliés par un câble de 1 200 mètres de long au lac d’Oncet (en dessous du col de Sencours), assurait un minimum de sécurité et canalisait la plupart des coups de foudre. Ce réseau élimina aussi les accidents par la foudre dans la partie supérieure des vallées aboutissant au Pic, assez fréquents auparavant. Il arrivait cependant que la foudre remonte au sommet par le fil télégraphique, et cela malgré les parafoudres installés le long de la ligne.

Les orages étaient (sont toujours) spectaculaires au pic du Midi, comme en témoigne une lettre de Vaussenat à Mascart datée du 12 juillet 1887. « Cette nuit, de 9 heures du soir à minuit, nous avons pu observer l’orage le plus grandiose que nous ayons jamais vu et qui s’est abattu sur les Pyrénées centrales et jusqu’à un kilomètre de notre sommet. Le Pic a été indemne, grâce à notre série de paratonnerres et à leurs bons conducteurs. Mais jamais le feu Saint-Elme ne nous est apparu avec autant d’intensité; c’étaient de vrais foyers lumineux bleus et rouges, fixes. Les haubans eux-mêmes étaient lumineux. C’était féérique, il a abondamment grêlé ».

La direction de Vaussenat (1882 – 1892)

Vaussenat s’occupa principalement d’améliorer l’installation au sommet, d’étendre les terrasses, de construire de nouveaux abris ou des bâtiments en dur. Curieux de tout ce qui se passait au sommet, il notait avec soin tous les phénomènes qui attiraient son attention, givre sur les vitres et sur les ferrures des portes, feux Saint-Elme, coups de foudre, anneaux autour de la Lune ou du Soleil, pour en faire part dans ses lettres à Mascart.

Les observations météorologiques quotidiennes étaient la principale activité au sommet, mais elles ne semblaient pas bien faites, selon Marcel Brillouin qui inspecta le Pic en 1886.  « Les observations actinométriques n’ont jamais eu aucun sens [ .. ]. L’anémomètre et la girouette ne marquent rien l’hiver, et l’été, ça n’a aucun sens. Le baromètre était vide et, bien observé, les thermomètres aussi. Quant à l’hygromètre et au pluviomètre, je crois qu’ils exigeraient des précautions spéciales pour donner des indications justes ».

Une fonction importante de l’Observatoire était de prévoir les intempéries et d’en avertir les populations, un service apprécié de l’administration et des agriculteurs. En effet, la situation très privilégiée du pic du Midi, promontoire isolé de la chaîne des Pyrénées, permettait aux observateurs de prévoir les perturbations atmosphériques, les orages, et aussi les crues de la Garonne, de l’Adour et du gave de Pau. Malheureusement, le manque de communications ne permit pas toujours de diffuser rapidement ces avertissements.

Une grande expérience de physique atmosphérique fut tentée entre 1884 et 1887, l’expérience Lemström, du nom du savant suédois qui tenta vers 1882 de produire des aurores boréales artificielles. Cette expérience fut proposée par le Bureau central de météorologie en 1883, et réalisée au pic du Midi par Vaussenat. Le sommet du Pic fut recouvert d’un réseau de 400 mètres carrés de fil de fer, dit « le réseau Lemström », afin de capter l’électricité atmosphérique. Malheureusement, ce réseau attira surtout la foudre, avec des conséquences désastreuses pour le matériel et dangereuses pour le personnel, et l’expérience dut être abandonnée avant d’avoir donné de résultats.

Vaussenat se trouva mal lors d’un séjour au Pic en novembre 1891, fut descendu en catastrophe dans une chaise à porteurs improvisée qui cassa à mi-chemin ; il mourut peu après à Bagnères-de-Bigorre.

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Vaussenat au blockhaus météorologique. L’héliomètre se trouve sur le pilier d’angle du fond, et l’actinomètre sur le pilier de gauche. Le pluviomètre planté au milieu sert, par comparaison avec l’autre, à établir une différence entre les neiges tombées et les neiges d’apport par le vent

La direction de Marchand (1892 – 1914)

Emile Marchand, le deuxième directeur de l’Observatoire, établit une station météorologique à Bagnères. Il mit aussi au point un code simple pour que les observateurs au sommet puissent donner rapidement (en moins d’un quart d’heure) une description succincte mais précise de la couverture nuageuse (avec la vitesse et l’altitude des nuages), plusieurs fois par jour. Il disposa ainsi de relevés simultanés à deux altitudes (550 et 2 877 mètres) qu’il compléta par des relevés aux altitudes intermédiaires lors d’ascensions au Pic. Il poursuivit aussi les mesures sismologiques et magnétiques commencées par son prédécesseur.

Ces initiatives lui permirent de recueillir des données très nombreuses et très complètes qu’il passa des années à analyser. Il put ainsi acquérir une connaissance approfondie des phénomènes atmosphériques et météorologiques au voisinage de la chaîne des Pyrénées, connaissance dont il fit état dans de nombreuses communications à des congrès. Malheureusement, ses nombreux travaux, publiés pour la plupart dans les comptes rendus de congrès (Congrès de l’Association pour l’Avancement des Sciences, du Sud-Ouest Navigable, des Sociétés Savantes, de la Garonne Navigable) et dans le Bulletin de la Société Ramond, attendent encore leurs lecteurs.

Parmi ses travaux, citons une méthode pour établir une prévision locale du temps (Marchand, 1911), l’effet de l’écran pyrénéen sur le régime pluviométrique et sur la dissymétrie des vallées de la région (Marchand, 1903), ainsi qu’une longue étude de la température et de la tension de la vapeur d’eau (Marchand, 1894-1898).

L’un des observateurs, Sylvain Latreille, était aussi chargé de faire des observations astronomiques, de faire un relevé journalier des taches solaires, des observations de la Lune (recherche d’une atmosphère) et des satellites de Jupiter et de Saturne (éphémérides), mais aussi de cartographier la lumière zodiacale.

C’est en 1906-1907, sous la direction de Marchand, qu’une station astronomique digne de ce nom fut installée au sommet du pic du Midi par Benjamin Baillaud, alors directeur de l’observatoire de Toulouse. Un équatorial de 50 cm fut amené au sommet en deux étés, grâce aux efforts d’un groupe de soldats d’un régiment du Génie de Tarbes. Mais il était réservé aux astronomes toulousains et aux astronomes visiteurs qui en feraient la demande au directeur de l’Observatoire de Toulouse. Cet équatorial, d’un maniement très incommode, ne servit que rarement jusqu’en 1942, date à laquelle il fut complètement transformé.

Marchand mourut en avril 1914 et ne fut remplacé que vers la fin de la guerre par Joseph Rey, un ancien officier de marine, qui démissionna en 1920.

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Marchand devant son appareil à mesurer la vitesse des nuages à Bagnères-de-Bigorre

La direction de Dauzère (1920 – 1937)

L’Observatoire souffrit beaucoup du manque d’entretien pendant la guerre, mais Camille Dauzère ne se contenta pas de remettre les bâtiments en état et de réparer les terrasses ; il s’employa aussi à améliorer les conditions de vie au sommet, à faire construire d’autres bâtiments et à attirer les scientifiques visiteurs de tous bords.

En 1926, l’Observatoire devint un « Observatoire et institut de physique du globe », comme ceux de Paris, Clermont-Ferrand et Alger.

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 Vue de l’Observatoire du Pic du Midi vers 1930

Dauzère était un physicien. Il reprit les travaux météorologiques de Marchand, et s’intéressa plus particulièrement à la foudre et à la grêle ; il tenta de relier ces phénomènes à la conductibilité électrique de l’air. Il s’assura la collaboration plus étroite de Bouget qui, depuis trente ans, faisait une enquête détaillée sur tous les coups de foudre dont il avait connaissance dans la région. Ils purent ainsi établir quelques règles simples.

 « La foudre frappe de préférence certains lieux privilégiés, qui ne sont pas nécessairement des points proéminents dans le relief du sol. La position des lieux souvent foudroyés est en relation avec la nature des roches qui forment le sol. Les lieux les plus exposés à la foudre sont souvent situés sur les lignes de contact de deux terrains géologiques différents [ .. ]. Les lieux d’origine de la grêle [.. ] se confondent avec les lieux de prédilection de la foudre.

C’est dans les années trente que commença la renommée astronomique du pic du Midi, avec les travaux de Bernard Lyot sur la couronne solaire en dehors des éclipses. En 1937, la nomination de Jules Baillaud, fils de Benjamin Baillaud, à la direction de l’Observatoire entérina cette conversion vers l’astronomie.

Emmanuel Davoust et Jacques Damiens

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